Une histoire d’émotions

C’est une histoire d’émotions fortes. Des émotions à vivre et à découvrir. A libérer et à maîtriser. C’est l’histoire du Challenge Michelet, une compétition sportive dédiée à 300 jeunes suivis par les structures de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse), où se rencontrent durant cinq jours neuf délégations régionales et une venant de Belgique. La 46ème édition s’est déroulée à Rennes du 28 mai au 1er juin. Foot Citoyen était présent pour réaliser un journal quotidien relatant la vie du Michelet et apporter son expertise dans l’utilisation du sport comme outil éducatif.

Durant ces cinq jours, les 300 participants du Challenge Michelet ont vécu et nous ont fait partager des émotions intenses, qu’ils n’ont pas l’habitude de vivre dans leur quotidien. En voici présentées sous la forme d’anecdotes vécues lors de la semaine, qui illustrent au mieux l’esprit éducatif de la manifestation.

Emotion 1 : Transformer une défaite en victoire (et sans tricher !)
L’issue du tournoi de football est doublement cruelle pour l’équipe Sud (axe Montpellier-Toulouse). Défaite en finale pour la troisième année consécutive, elle a ajouté cette année la déception d’échouer aux tirs au but. A la fin de la séance, les joueurs s’écroulent au milieu du terrain, certains pleurent et deux d’entre eux laissent même exploser leur rancœur envers l’adversaire. Le capitaine Najim*, 17 ans, rassemble alors tous ses coéquipiers et leur tient ce discours puissant : « Oh les gars, on a perdu aux tirs au but, ce n’est pas du foot c’est une loterie. Vous avez tout donné, vous avez joué en équipe, c’était magnifique. Après tout ce qu’on a montré cette semaine, on doit juste être fiers de nous ! » Tout le monde applaudit, les joueurs comme les éducateurs ressortent les yeux rougis par l’émotion et la beauté de l’instant. Les propos de Najim sont forts et témoignent du très beau travail éducatif réalisé par l’encadrement. Son coéquipier Yanis* témoigne : « Les mots du capitaine m’ont touché parce qu’on a tous bien joué, on s’est donné à fond, on a rien lâché jusqu’à la fin. Ses mots, ça te dit que même si on a perdu sur le terrain on a gagné : c’est une victoire parce qu’on a perdu en équipe, on est restés soudés. Ce que j’aime le plus dans mon équipe, c’est la solidarité, on est tous là les uns pour les autres. Personne ne se critique, on prend plus de plaisir et ça nous rend meilleurs. Je me sens moins observé, moins jugé. J’ai raté mon penalty, et ils m’ont tous encouragé et dit que c’était pas grave. Quand je vois ça, c’est magique. Malheureusement, ça ne se passe pas comme ça d’habitude. » D’habitude, c’est à dire dans leurs clubs, seul le gagnant est valorisé, fier, heureux. Ici, dix minutes après la finale, les sourires étaient revenus et les colères éteintes chez les Sudistes. La finale avait donné deux beaux vainqueurs.


Emotion 2 : Accepter le sentiment d’injustice
Le challenge Michelet a intégré le Rugby toucher depuis deux ans. Les jeunes y découvrent un sport intéressant, ludique, qui pousse les équipes à se montrer solidaires, car le Rugby récompense rarement les comportements individualistes. Il confronte aussi les jeunes à la compréhension et au respect des règles car, pour la plupart, ils ne maîtrisent pas celles du Rugby. Cette méconnaissance donne lieu à certaines confrontations avec les arbitres. Ceux de la finale, des joueuses pro du Stade Rennais, ont du faire face à quelques contestations des deux équipes. L’équipe Grand-Nord, calmée par ses éducateurs, a soudain cessé de se plaindre : c’est à ce moment qu’elle a pris l’ascendant sur son adversaire, empêtré dans la contestation récurrente. Résultat, une large victoire de Grand-Nord et un comportement qui a rendu fier son capitaine Robin* : « On a une super équipe, y a pas de mauvaise herbe. Personne n’a triché, c’était que du bonheur. Au début de la finale, je n’étais pas trop d’accord avec les décisions, mais on a essayé de ne pas contester et on s’est recentrés sur l’équipe. Si on s’énerve contre l’arbitre, ça se retourne contre nous et on perd notre cohésion. Du coup j’ai réussi à me calmer et à calmer toute mon équipe, et c’est l’adversaire qui est sorti du match. A force d’être derrière l’arbitre, ils ont oublié le jeu et ils nous ont oubliés. » Grand-Nord a pu fêter son bonheur, tandis que l’adversaire ruminait sa défaite en regrettant les supposées erreurs d’arbitrage. Dommage, car ce genre de match est pourtant l’occasion d’apprendre à surmonter le sentiment d’injustice, une qualité indispensable pour avancer dans la vie.


Emotion 3 : Surmonter les obstacles, se dépasser
A de nombreuses reprises durant la semaine, les jeunes ont regretté de ne pas savoir faire face aux difficultés dans leur quotidien. D’éviter et refuser les obstacles, habituellement, plutôt que d’essayer de les surmonter. Aussi, ils étaient tout aussi fiers de montrer qu’à travers le sport ils étaient capables de dépasser leurs limites et repousser leur peur de l’échec. C’est l’exemple d’Eliane*, de la délégation Belge, en pleurs après sa réussite sur le mur d’escalade : « J’ai le vertige donc j’avais peur de monter. J’avais essayé une fois avant le Michelet, j’avais fait 1 mètre et tout mon corps tremblait. Mais j’ai voulu essayer et voir si je pouvais me dépasser. L’objectif était de faire 2 mètres. J’ai tremblé un peu, j’ai écouté mon éducateur, et je suis montée tout en haut ! Je me suis retournée et j’ai failli vomir sur lui mais j’étais super fière. J’étais heureuse là haut. D’habitude, je n’aime pas faire ce que je ne sais pas faire et quand il y a un obstacle je le nie. Et là non. » C’est encore la jeune Bouchra*, d’Île-de-France, qui raconte son émotion « d’avoir mis un short pour la première fois de ma vie, pendant le cross. Normalement je n’aime pas montrer mon corps à cause de mes kilos en trop. Mais là tout le monde m’a motivée pour y aller et j’ai pu courir. » C’est cette même solidarité qui a poussé Tatiana*, elle aussi peu adepte de la chose sportive, à finir sa course : « J’étais avant dernière et ils m’ont tous acclamée. Ce sont des fous ! C’est un sentiment fabuleux, ça te porte, ça te donne envie d’aller jusqu’au bout. » Cette confiance et cette faculté à se dépasser seront ensuite repris par les éducateurs PJJ dans leur accompagnement des jeunes. Dans la vie comme sur le terrain, les ingrédients de l’accomplissement sont les mêmes.

Emotion 4 : Savourer le moment présent
De nombreux jeunes présents lors du challenge Michelet ont connu des parcours personnels difficiles, chaotiques. Savourer le moment, l’instant présent, n’est donc pas une chose évidente et naturelle pour eux. Heureusement, la « magie du Michelet », ce mélange de fête, de sport et de rencontres opère systématiquement. Illustration avec l’un des moments marquants de la semaine : l’arrivée du cross masculin, marqué par un magnifique duel au sprint. Kamel*, le coureur Belge arrivé premier, a aussitôt étreint son éducateur avec la même force que celle utilisée pour finir la course. Un moment de grâce, mélange intense de gratitude, de joie et de fierté, qui se finit par un portée en triomphe du vainqueur par sa (très) joyeuse délégation Belge. « Ca ne m’étais jamais arrivé, je me sentais léger, j’étais heureux. » dira Kamel. La magie du Michelet, c’est aussi ce beau moment raconté par Abbou*, jeune Marseillais arrivé depuis seulement sept mois en France : « Avant de venir, j’avais peur, j’étais timide, je ne savais pas comment les gens allaient m’accueillir. Mais je ne m’attendais pas à ce genre de folie ! Dès le premier jour on m’a mis à l’aise et j’ai rigolé et parlé avec tout le monde. J’ai ressenti ça sur le terrain, où tout le monde s’est encouragé. Je n’avais jamais connu ça avant, ça me donne de la force, ça met en confiance ! Je me sens libre. Je ne sais même pas comment remercier les éducateurs et ceux qui ont permis ça. » La peur transformée en confiance, celle qui libère et rassemble : les valeurs du sport font leur effet quand elles sont bien véhiculées.