Une bataille contre les préjugés

En 2016, Foot Citoyen était venu à Sens (Yonne) travailler autour des valeurs du foot et du rapport à l’arbitre, l’autorité et la Loi… En ce début d’année 2017, notre association est revenue passer deux jours au Centre Social des Champs Plaisants, poursuivre son travail d’éducation à la citoyenneté. Cette fois-ci, nos intervenants et éducateurs ont rencontré les adolescents, des Champs-Plaisants et des Chaillots, pour participer à un atelier sur le racisme, les discriminations et le rôle de la femme. Avec le football comme support, le message passe toujours mieux et plus vite ! Et la chasse aux idées reçues a été loin d’être inutile.



Les mots « Démocratie », « Respect », « Solidarité » ou encore « Égalité » courent sur les murs et égayent la grande salle de réunion du Centre Social du sénonais. Le décor est planté et s’adapte parfaitement aux retrouvailles avec Foot Citoyen. Une dizaine d’adolescents, filles et garçons, des Champs Plaisants, mais aussi quelques-uns issus des Chaillots participent à un nouvel atelier avec notre Association. Trait d’union avec la dernière intervention, une vidéo sur le précédent débat, concernant l’arbitrage, passionne déjà nos jeunes stagiaires. Il permet surtout de se (re)mettre très vite dans le bain, avant de lancer de nouveaux thèmes sensibles.

Animé par Frédéric Hamelin et Mohamed Berrag, l’atelier « Discrimination et racisme » ne tarde pas à déclencher des réactions pertinentes. Parfois drôles et insolites. Le football sert d’emblée de base de travail et de réflexion. Premier test révélateur : comment agir lorsqu’une ou un camarade ne maîtrise pas le ballon ? Les premières attaques fusent et on juge « plutôt énervants » ceux qui ne parviennent pas bien à “tripatouiller“ le cuir ou hésitent à se positionner dans un collectif.

La crainte de se distinguer

Pour les vrais amateurs, une parenthèse devient enchantée autour d’une question qui passionne : « Quel est votre club préféré ? » Clairement, il n’est pas toujours aisé de se distinguer par rapport aux autres. Par craintes de moqueries. Les réponses se télescopent : « Le Real ! – L’OM ! – Le Barça ! – Manchester City ! – Le PSG !… » La réaction est sans concession : « – Mais c’est pas un club, ça ! ». Quand, soudain, Lucas se lance, non sans avoir hésité : « J’ai envie de dire une équipe, mais vous allez rigoler… C’est l’OGC Nice ! » Aucune réaction… Le club azuréen et sa philosophie de jeu plaisent beaucoup.

Place ensuite à de nouvelles vidéos pour étayer l’idée d’un projet de jeu-projet de vie, mais aussi la mixité : le sens du collectif ; l’universalité du football ; les légendes, de Pelé à Messi, qui ont marqué le sport. Des supports qui permettent de mieux comprendre la force d’un groupe, enrichi par les qualités de chaque individu. Même si… « C’est énervant, les joueurs techniques ! – Il faut les faucher… – Mais non, on risque de les blesser ». Débat constructif et interactif, les réactions provocatrices et épidermiques sont vite contrées par la raison et la réflexion. C’est encore plus délicat au moment d’évoquer le rôle de l’arbitre, mais les idées reçues ont bien reculé depuis la dernière venue de Foot Citoyen. « Il sert, l’arbitre ! – Il intervient dès que ça part en vrille… – Pour éviter les gestes dangereux, l’arbitre sait s’y prendre… – C’est pas facile de diriger les joueurs. J’ai déjà arbitré, pffffffff ! – C’est difficile de faire le bon choix. »

L’“art“ de la triche

Autour de l’arbitrage, les adolescents sont ensuite mis sur le gril. La simulation ou les gestes défendus, ni vus, ni connus, ont-ils leur place dans le sport ? « Avez-vous déjà triché au foot ? » Beaucoup se frottent d’abord la tête, avant d’avancer des arguments parfois surprenants : « Oui, vite fait ! – Forcément, c’est plus réaliste… – C’est mon entraîneur qui me le demande… – On ne le fait pas entre nous car, là, on s’amuse ! »

Sous-entendu dans un match “officiel“, c’est sérieux (!), et là, pour gagner, il ne faut pas hésiter à user de subterfuges pour être un joueur considéré. On se détourne manifestement du rôle premier dans la notion de distraction au cours de l’activité physique. Pas de doute : le rôle des entraîneurs et éducateurs est essentiel pour rappeler que le plaisir du jeu, l’acceptation de la défaite et des règles sont incontournables.

Rôle de la femme, réflexes et préjugés

Place ensuite au sujet sensible de la discrimination, avec un survol de la définition du mot en lui-même. « C’est empêcher quelqu’un de faire ce qu’il veut à cause de ses origines… – L’apparence, la religion ou le sexe, ça joue aussi ! – Ah oui, la couleur de peau… » Si le mot “racisme“ est parfaitement assimilé, les a priori sur le rôle de la femme semblent nettement plus confus dans l’esprit de quelques ados. L’image de la femme au foyer, de la bonne mère de famille chargée de l’éducation des enfants, voire de la ménagère dévouée, est très vivace. Et les filles ne sont pas les dernières à ériger leurs propres murs. Pour elles, certains métiers sont réservés aux hommes et d’autres aux femmes… Quand elles acceptent l’idée de quitter le domicile…

Lorsque le football féminin est abordé, là encore, il n’est pas simple de faire tomber les barrières. « Je joue uniquement à la Play avec elles ! – Elles ne savent pas dribbler ! » Un raisonnement battu en brèche par une nouvelle vidéo, avec les plus beaux gestes enregistrés lors de la dernière Coupe du monde féminine au Canada. Et les exploits techniques des meilleures joueuses de la planète séduisent jusqu’aux plus réfractaires. Les « Wouaaaah ! » et autres « Trop forte… – Grave ! » ont fini de convaincre. Et puis, l’histoire du football va jouer son rôle, déboulonnant l’image sexiste chez les garçons. « De quand date le premier match féminin ? – 1990 à mon avis… – Pas avant l’an 2000, tu veux dire ! » Délicat pour certains d’admettre que le tout premier match eut lieu en 1881, il y a plus d’un siècle, à l’occasion d’un mémorable Ecosse-Angleterre à Edimbourg. Mot après mot, chez les filles et garçons, les murs de certitudes se fissurent quelque peu. Un doute a pu s’immiscer, qui amènera une réflexion plus profonde et une prise de conscience au fil des jours.

D’où venons-nous ?

Pour la thématique du racisme, les mésaventures vécues par quelques stars du ballon rond servent d’exemples marquants : « À Bastia, Mario Balotelli a été accueilli par des cris de singe, ça se fait pas ! » Si tous rejettent cette plaie dans notre société, la plupart tombe des nues en apprenant qu’il n’existe qu’une seule race humaine sur la planète. Et si l’origine des uns et des autres les titille, les plus ouverts admettent que le risque de communautarisme existe bel et bien. Le football est-il touché par ce problème ? Les réponses sont lucides : « Dans un vestiaire, certains se mettent à part… – Peut-être, mais pas chez les professionnels ! »

Idéal pour rebondir avec l’image donnée par l’équipe de France. Là, le débat s’anime et devient sans concession. « Je ne les aime pas… – Griezmann, il est nul. Il m’énerve depuis l’Euro ! – Les Bleus, ils n’ont pas su gagner et ils se croient les plus forts » Pourquoi un tel déferlement de critiques ? L’idée d’un racisme latent chez les Bleus point alors chez des gamins issus de l’émigration maghrébine… Raccourci facile : « Deschamps, il ne prend pas Ben Arfa alors que c’est le meilleur ! – Et Benzema alors ?… – Ils ne sont pas pris parce que l’entraîneur est raciste ! » Le mot est lâchée. Les réactions affluent et certains deviennent les avocats du sélectionneur : « N’importe quoi, il ne prendrait pas Sissoko, Matuidi, Rami, Pogba ou Sagna, si c’était le cas ! » Peu à peu, l’idée de comportement exemplaire, de règles de vie dans un groupe apparaissent. Mais on sent que des expériences vécues et des exemples de stigmatisation régulières, notamment au niveau des collèges, ont laissé des traces…

Muets sur le terrain

Après la pause déjeuner, tout le monde se retrouve au Gymnase Romain-Rolland. Quelques exercices marquent les esprits. Un surtout, la pratique du football sans parole. Les passes et frappes de balle sont alors les seuls bruits à résonner dans cette grande chambre d’écho. Pour Faiza, « c’est dur et ça énerve, parce qu’ils ne vont pas me faire de passe si je ne les appelle pas ! » Frustrés et peu habitués, les meneurs et, surtout meneuses, ressentent cela comme un handicap. Pourtant, quand on débrieffe et qu’on réfléchit à comment faire pour que le ballon vienne jusqu’à nous, que la notion de collectif est réaffirmée, le silence s’accepte alors plus facilement et le jeu l’emporte. Aucune protestation, pas d’appels auprès d’un coéquipier ou de contestations envers l’arbitre. Complexe, mais constructif!

Succès de l’exercice, dès la parole revenue, chacun trouve, avec plus de respect et de retenue, sa place. Les filles comme les garçons, concrétisant quelques belles actions en buts. Au fil des matches, les encouragements ont pris le pas sur les gestes d’énervement ou les remarques. Et après 2h30 de jeux, de matchs, d’échanges, de plaisirs, le score est sur tous les visages : un sourire banane !

Voyage à Dijon

Au lendemain de notre atelier « Discrimination et égalité femmes-hommes », pour encore davantage marquer les esprits, un rendez-vous a été pris et construit avec le… DFCO ! Mais ce n’est pas avec les garçons de L1 que l’on a rendez-vous, c’est avec les filles de D2 et leur entraîneur Sandrine Mathivet. Avant les deux heures de route, entre Sens et Dijon, il y a déjà du travail et un atelier journaliste à mener. Si on est reçu par un club professionnel, il faut se montrer à la hauteur…

Comme la veille, l’implication de toutes et tous est totale et les questions s’enchaînent. Pointues, drôles, étonnantes, intimes, il y en aura pour tous les goûts… 90 minutes plus tard, on quitte le quartier, on repousse son horizon, et en route pour le Stade des Poussots.

Ça souffle, ça mouille, mais l’accueil est très chaleureux pour notre dizaine d’adolescents. Pour détendre nos reporters en herbe, une première surprise attend nos reporters en herbe, la coach du DFCO a mis sur pied une rencontre surprise avec Pierre Lees-Melou, un moment intervenant dans une école du Cap ferret, quand le foot pro se refusait à lui… Les propos de l’attaquant du DFCO, simples et sincères, font mouche. Place maintenant, dans la salle de presse, à l’atelier principal du jour : le jeu des questions réponse avec deux joueuses du DFCO, Manon Uffren et Mary Chappe, et Sandrine Mathivet, notre guide. Des deux côtés, les voix sont un peu timides au début, mais les interrogations et les mots dessinent les contours et les pourquoi de notre thématique… Même si les choses bougent, il n’est pas facile d’être femme et footballeuse. Si le foot est prenant et passionnant, il n’est pas suffisant pour vivre. Quant aux entraîneurs femmes, il faudra attendre encore un bon moment avant d’obtenir la considération et reconnaissance. Le combat n’est pas fini, c’est sûr, même si la Coupe du monde 2019 qui approche, qui se déroulera en France, fera peut-être évoluer les choses… La beauté d’un atelier réussi réside aussi dans la surprise. Et ces questions-là, c’est sûr, ne sont sans doute pas les plus courantes, que nos footballeuses auront le loisir d’entendre à l’occasion de leurs prochaines interviews… « Vous maquillez-vous le jour du match ? », « Quelle est la marque de votre voiture ? », « Avez-vous le droit de jouer avec les cheveux détachés ? », « Gagnez-vous beaucoup d’argent ? », « Sortez-vous en boite de nuit ? », « Jouez-vous encore au foot, même enceintes ? »… De quoi faire naître quelques sourires. Un sourire même banane quand Bilel, notre maître es-«3-5-2», se décida à apporter quelques conseils tactiques à Sandrine, adepte d’un jeu créatif et offensif ! Pas de quoi déstabiliser notre prof de gym, se prêtant elle-même, bien volontiers, au jeu, en interrogeant à son tour ses jeunes interlocuteurs et surtout interlocutrices, pour les amener à pratiquer plus régulièrement un sport. Une rencontre éducative jusqu’au bout !

Les feuilles rangées, le groupe pouvait reprendre sa visite des installations dijonnaises et assister au match des U15 du club… L’occasion alors de découvrir la seconde surprise du jour, Yunis Abelhamid, stoppeur de l’effectif professionnel. Un fidèle de Foot Citoyen qui allait expliquer à nos jeunes son parcours de vie, entre études de comptabilité à Montpellier, un bac +5, et la chance qu’il avait saisie, à 23 ans, pour pouvoir vivre aujourd’hui du football. Quelques autographes et un cadeau pour chacun offert par Yunis plus tard, il était temps de repartir pour Sens, des souvenirs et des mots plein la tête…

Pour nous, c’était aussi le moment d’adresser un immense merci au DFCO pour son accueil, la disponibilité et la gentillesse de tous ces intervenants pour un formidable moment de d’échanges et de vie.

LES PHRASES TOP

• Pierre Lees-Melou : « Le professionnalisme, c’était un rêve oublié. Je n’y croyais plus du tout ! »

• Mary Chappe : « Je travaille à côté, pour rendre notamment service au club… Par exemple, j’emmène les jeunes joueuses du club dans un bus scolaire pour leurs études. »

• Mary Chappe : « Mon joueur préféré ? À mon poste de latéral gauche, je dirai Jordi Alba, le défenseur espagnol du FC Barcelone. »

• Manon Uffen : « J’ai toujours voulu jouer au foot, c’est ma passion. »

• Mary Chappe : « Je suis encore étudiante, je finis un BTS. Je suis en cours toute la journée, avant de venir m’entraîner le soir au DFCO. »

• Sandrine Mathivet : « Il n’y a déjà pas beaucoup de femmes entraîneurs pour diriger une équipe féminine alors, chez les garçons, c’est encore plus rare. On ne connaît que Corinne Diacre à Clermont, en France ! »

• Yunis Abdelhamid : « Contrairement à ce que vous pensez, devenir joueur de haut niveau, ça demande beaucoup de travail au quotidien. Il ne faut jamais rien lâcher ! »