« On apprend de ses erreurs ! »

S’il y a une chose dont nous pouvons être sûrs, c’est qu’on apprend toujours quelque chose aux stages Foot Citoyen… C’est du moins ce qui ressort des bilans individuels et collectifs réalisés par nos stagiaires à l’issue de nos interventions. Et pour beaucoup, la leçon de ce stage aura été : « On apprend de ses erreurs! »… L’empreinte laissée n’est peut-être pas forcément celle à laquelle nous pensions, nous organisateurs, de prime abord, en posant les thématiques à aborder, mais elle est importante. Et comme nous avons l’habitude de le formuler en préambule, « ce stage sera à votre image. A vous de vous en emparer, de le construire avec nous. ». Et ce nouvel épisode héraultais, mené avec l’UEMO de Sète, structure de milieu ouvert de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, l’aura été… Il n’aura manqué ni de relief, ni de vie, animé, dur, parfois, mais si intéressant et porteur d’espoirs qu’il sera bon continuer à développer à l’issue.

Sur ces deux jours de stage, jour férié oblige, il avait été décidé de travailler sur le « Il était une fois… » Une idée à décliner autour de l’histoire du football, mais aussi de « son » histoire avec le football et de son histoire tout court, en posant des passerelles permanentes entre ballon rond et quotidien, entre échanges et terrain. Il était une fois, donc, six jeunes Sétois, venus un jeudi matin au local de l’association Foot Citoyen, situé sur le quartier de La Mosson. Il était aussi quatre jeunes Pailladins pour les accueillir, des joueurs U15 de l’Atlas Paillade, une équipe avec laquelle notre association a mis en place un parcours citoyen, tout au long de la saison, prêts à s’épanouir et se construire grâce au football.

A travers son « il était une fois », le football raconte sa création, sa construction de règles, son universalité, sa mixité, sa popularité et sa passion. Cette même passion qui habite, généralement, les jeunes, pour ce ballon rond, synonyme de nombreux rêves, même si, souvent, notre public a quitté les clubs dans lequel il jouait et n’est plus que  dans une pratique de rue aléatoire… Clairement, l’offre des clubs ne correspond pas aux attentes de ces jeunes car trop élitiste, trop sérieuse, trop destructrice de la confiance en soi, trop exigeante, trop performante, trop!!! Pourtant, comme nous l’ont raconté nos stagiaires,  le rapport initial de chacun avec ce ballon rond a quelque chose de beau, de jeux d’enfants, d’histoires, de rencontres et d’amitiés, de création de liens sociaux, de moments partagés avec les parents, si rares en d’autres circonstances, d’instants de plaisirs simples et naturels…

Chaque stagiaire  s’est ainsi raconté, a évoqué un père footballeur, un oncle entraîneur au Maroc, un frère créateur de club, un autre professionnel, une mère passionnée, qui lui a transmis ce virus du football. « Il était une fois… » Et on prend alors toute la dimension de ce football, dans un langage commun rassembleur !

Mais, face à un groupe composé de jeunes qui se connaissent très bien et se pratiquent au quotidien, forts de codes de vie pas toujours respectueux et clivants, l’individu a parfois du mal à exister, à se dévoiler et à résister aux tentations de la facilité. Individualités sétoises emportés par le groupe, ce premier jour, le respect et l’écoute de l’autre ne se sont plus faits que par intermittence, les prises de parole étant régulièrement ponctuées de moqueries, d’insultes « à blanc », de provocations et de réflexions, nous plongeant dans une intimité non souhaitée… Même si le message semblait passer, notamment en individuel, il s’accompagnait d’un flot de mots et de gestes parasites, parfois néfastes au bon déroulé du projet collectif de ce stage.

Recadrages éducatifs et mises au point contextuelles auront permis d’aller au bout de cette session. Et la seconde journée de stage, en présence uniquement des jeunes suivis par la PJJ, comme un jour nouveau, d’approfondir certaines thématiques qui alimentent par trop, aujourd’hui, l’actualité. Via le média football, il aura été question du rapport à la Loi et à l’autorité, l’arbitre donc, mais aussi le policier, « le shérif », le « gendarme qui se montre », voire même le « raciste »… Des mots durs qui renvoient à un quotidien pas toujours facile, dans une ville de la taille de Sète, où tout se sait, se raconte, s’amplifie parfois, dans « ces petits villages », comme le chantait Georges Brassens. Tout le monde se connaît, se cherche, se trouve, dans un jeu de « gendarmes et voleurs », où les jeunes se sentent régulièrement victimes d’un contrôle au faciès. Être jugé sur son physique, son apparence, nourrit le sentiment, de plus en plus fort, d’être un étranger en France. L’origine revêt plus d’importance que la nationalité. La stigmatisation et le raccourci religieux, renforcés par un amalgame primaire autour de différences culturelles et une réponse sécuritaire alimentent encore la haine et la peur de l’autre, déformant l’image de jeunes vus par certains comme potentiellement dangereux. Pour ces gamins issus de l’immigration, qu’ils soient de la deuxième ou troisième génération, la question de l’identité est devenue véritablement problématique. Une blessure profonde qui fait « qu’on se sent étrangers, quel que soit le pays où nous nous trouvons. » Un sentiment d’isolement qui entraîne l’impression de « tribu » et vie en vase-clos de jeunes Sétois.

Horizon élargi, amarres jetées à quelques encablures de là, sur Montpellier, on se complaît encore et toujours dans cet entre-soi et cet enferment sur ses idées, constatés sur ce stage, même entourés « d’étrangers », de ces jeunes de La Paillade par exemple, compagnons de foot,  étonnés par ce drôle de comportement où on aime à se pousser à bout en permanence. Et pourtant, derrière cette façade électrisante, à fleur de peau, usante, ce groupe ne fait qu’un, et il est difficile de sortir de ce bloc pour avoir les mots et les pensées de chacun. Pour être accepté par les pairs, il est mieux de penser d’une seule et même voix. À nous de casser le monolithe. On creuse, on interpelle, on relance. D’abord,  le silence, puis des rires, des blagues. Et enfin des mots, « leurs » mots, puis chacun les siens. Les langues se délient, surtout celle de S., décidé à se faire entendre, quand le laïc et le cultuel s’entrechoquent ! Facile, on préfère d’abord se réfugier derrière le religieux pour répondre quand on aborde les questions sensibles de la place femme et de l’homosexualité, par peur de mal dire. Mais, peu à peu, les consciences s’éveillent.  Ils entendent, se répondent, écoutent … Sur des sujets aussi sensibles actuellement, il ne peut y avoir de miracle en deux jours. Mais, le fait d’avoir amené des jeunes, via le sport et le football, à aborder ses questions et à en parler, sans tabou, leur a permis d’avancer. Sur une échelle imaginaire, de 1 à 10, certains ont gravi un barreau, d’autres plus, et c’est un grand pas.

Pour clore cette intense matinée d’échanges, autour de questions délicates, via le média football, Zinedine Zidane apporte son éclairage et sa solution, tirés de l’exposition « L’immigration à travers l’équipe de France de football » : « Pour moi, l’important c’est de s’investir dans le vivre ensemble […] Je suis fier d’être né et d’avoir vécu dans mon quartier : à Marseille. J’ai retenu ce que l’on dit là-bas : on doit toujours aller chercher ce que l’on veut. En outre, pour faire sa place, un étranger doit se battre deux fois plus que les autres, pour s’imposer comme Français. Certes, c’est injuste, mais c’est un passage obligé, comme de revendiquer l’égalité pour tous dans la France d’aujourd’hui. Ce que je suis, je le dois à mon père et à ma mère. Je leur dois tout, parce qu’ils m’ont appris très jeune à garder la tête froide, à travailler, à être respectueux envers les autres. Et c’est ce que je dis toujours : c’est ensemble, dans le respect, que l’on construira une France pour tous ».

Après la pause déjeuner, sur le terrain synthétique posé à côté du Stade de La Mosson, les effets des discussions et messages se font déjà ressentir. Le ballon vit, les valeurs se matérialisent, l’implication est grande, on la joue plus collectif, quel que soit le niveau du partenaire.

Après le football, l’heure est aux bilans, collectif et individuels. Les trajectoires des stylos sur les feuilles se font aussi déliées que les langues, en cette fin d’après-midi. La grande leçon de ces deux jours passés ensemble aura donc été : « On apprend de ses erreurs. » Mais, au fil des discussions, les enseignements apparaissent bien plus conséquents : « J’ai appris qu’il fallait être respectueux. Qu’il était mieux de garder ses nerfs et d’écouter les autres. » « Sur le premier jour, on a montré qu’on était trop vulgaires, qu’on s’embrouillait pour rien et, surtout, que la violence ne menait à rien. On a passé une superbe seconde journée parce qu’on était plus motivé. Quand on y met de la volonté, on peut faire des choses bien ! » « Personnellement et mentalement, ça m’a fait du bien de « réparer » les erreurs que j’ai pu faire avant. Ça a été un réel plaisir de partager mon sport… » « Je retiens qu’il est important d’être respectueux envers les autres, mais même entre nous, car sinon on renvoie une image très négative. Il faut aussi se canaliser et éviter les insultes à blanc. Finalement, je me suis régalé. »

Au bout de ces mots se dessine un espoir. Celui d’un demain qui commencerait ainsi : « Il était une fois…. »