Les révélations du morpion

(Contexte) Chaque semaine, David, membre de Foot Citoyen et entraineur en catégorie U13, partage un élément de coaching, une question liée à la gestion de ses joueurs et du jeu. Chaque thème est inspiré d’une situation vécue lors d’un match ou d’un entrainement.

Episode 1 : Aujourd’hui, je vais évoquer un jeu d’entraînement qui a motivé les joueurs et l’entraîneur, animé la séance et donné le sourire à tout le monde comme jamais. Une expérience qui montre combien le plaisir est un élément indispensable à l’apprentissage et la progression des joueurs.

J’ai rejoint ce club en cours de saison et nous sommes six entraîneurs qui encadrons trois équipes. Patrick, responsable de la catégorie, décide seul des exercices qui sont proposés à l’entraînement. Lors de chaque séance, les joueurs sont divisés par niveau en trois groupes et le roulement s’effectue de manière à ce que chaque équipe passe par les mêmes ateliers. A quelques variantes près, l’entraînement se déroule ainsi :

  1. Echauffement sans ballon plus un exercice de passes à deux, les joueurs, fixes, se situant l’un en face de l’autre
  2. Atelier de motricité, le plus souvent sans ballon et sans jeu, qui consiste à courir, slalomer ou sauter entre des plots ou des cercles
  3. Atelier de « passe-et-suit » : faire la passe à un coéquipier, puis prendre sa place pendant que ce dernier donne la balle à un autre joueur et prend sa place etc.
  4. Atelier de passes-centre-frappe sans opposition : les joueurs se passent la balle selon un circuit déterminé puis un joueur en position d’ailier centre pour deux attaquants qui essaient de marquer
  5. Exercice de conservation : classique passe à dix entre deux équipes
  6. Opposition : petit match durant les 15 dernières minutes

D’une manière générale, les joueurs prennent peu de plaisir lors des entrainements, mis à part lors de l’exercice de conservation et l’opposition à la fin, c’est à dire lorsqu’ils peuvent – enfin – jouer au football. Ils pratiquent les 4 premiers ateliers – durant 1 heure environ – sans passion, sans conviction, sans engagement. On entend souvent les entraîneurs crier sur les joueurs afin qu’ils montrent plus d’envie pendant ces ateliers rébarbatifs. Patrick est le plus virulent de tous, et il finit souvent les séances exténué parce qu’il estime que les joueurs ne se donnent pas à fond. Plusieurs jeunes se plaignent entre eux de ces exercices. Certains parlent même parfois, en douce, « d’exercices de merde » (on a des oreilles partout). Un autre jeune a eu cette réflexion intéressante : « pourquoi on fait ces exercices alors que ça ne ressemble jamais à ce que l’on fait en match ? » Difficile de ne pas leur donner raison, mais tout le monde se plie aux consignes du responsable, en espérant un jour pouvoir faire évoluer les choses (ce sera l’objet d’un autre article). Au final, les joueurs s’embêtent, les entraineurs s’énervent ou se plaignent, et personne ne passe un moment agréable et épanouissant.

Le miracle du morpion

Lors des vacances de Pâques, un événement est survenu pendant un entraînement. Patrick avait mis en place un nouvel exercice : le jeu du morpion. En suivant les règles habituelles de ce célèbre jeu, les joueurs devaient courir et se relayer pour poser leurs chasubles dans l’un des neuf cerceaux disposés. Chaque équipe tentait ainsi d’aligner trois chasubles, en diagonale, vertical ou horizontal, pour remporter la course. Durant les 20 minutes de jeu, les joueurs ont joué le jeu à fond. Habituellement apathiques, ils étaient cette fois souriants, énergiques, motivés et montraient une énorme envie de gagner. Chaque hésitation, chaque point marqué donnaient lieu à des rires communicatifs. Encore plus surprenant, Patrick prenait lui aussi un grand plaisir à animer cet atelier. Large sourire aux lèvres, il n’a, pour une fois, critiqué aucun des jeunes. Depuis mon arrivée au club, je ne l’avais jamais vu aussi enthousiaste et complice de ses joueurs.

Le contraste était évident avec notre groupe, qui s’ennuyait ferme à l’atelier motricité. Les coachs devaient reprendre les joueurs qui arrêtaient leurs efforts pour regarder avec envie leurs copains se marrer au jeu du morpion. Nous avions beau essayer de les motiver, nous étions à court d’argument face au plaisir évident que prenaient leurs « collègues ».

Le jeu pour prendre plaisir et progresser 

Ce jeu du morpion compilait tous les avantages :

  • Il a permis de travailler la vitesse, la motricité, la réflexion et la prise de décision
  • Les jeunes étaient motivés, se sont donnés à fond et ont pris un plaisir immense durant l’exercice
  • L’entraîneur a pris un grand plaisir à animer l’atelier et ne s’est jamais énervé

En se dépassant, en étant engagés de la sorte, les joueurs ont développé des aptitudes et progressé plus vite que lors des exercices sans vie et sans défi qu’on leur propose habituellement.

Tous les objectifs d’un bon exercice étaient remplis, pourtant nous ne l’avons jamais refait et nous ne sommes pas prêts de le refaire avant la fin de saison. Pour quelle raison ? Certainement parce qu’il est rarement bien vu, dans le foot amateur, de prendre autant de plaisir alors que l’on est censé « travailler ». Parce que pour beaucoup d’entraîneurs, progression et apprentissage riment trop souvent avec sérieux, exigence et rigueur extrêmes et que le rire est considéré comme signe d’un coupable relâchement.

C’est une mauvaise habitude et un mauvais calcul tant le plaisir, la motivation et l’engagement sont des facteurs positifs essentiels de l’apprentissage. Le jeu restant le moyen le plus efficace de générer ces sentiments, il est donc nécessaire d’intégrer cette dimension dans les exercices proposés aux jeunes.

Alors sur ce, et pour une fois, vive les morpions !