La contestation pour les enfants

Le tournoi international Saint Louis Agglo Cup (68) a rassemblé, les 10 et 11 février derniers, des équipes U10 et U12 venues de toute l’Europe. Un événement forcément joyeux et inoubliable pour les jeunes joueurs. Certains adultes ont pourtant gâché la fête, notamment chez les U10, en s’en prenant aux arbitres.

La scène est d’une violence inouïe, au regard de l’âge des joueurs. Le match, le premier de la journée, oppose l’équipe U10 d’un club professionnel français à celle d’un club amateur. Dès les premières minutes, des parents issus du club pro s’en prennent à l’arbitre. Contestations, cris, tout le monde se lâche. Un père, plus véhément que les autres, adresse même quelques insultes. Les organisateurs du tournoi interviennent et lui demandent de se calmer : « Allez y, j’aimerais voir comment vous allez me calmer… » Pas question de rentrer dans la confrontation, la gendarmerie est appelée à l’aide. Le parent sera marqué à la culotte par un adversaire au maillot bleu durant le reste du tournoi…

L’équipe en question ne s’est pas qualifiée pour les phases finales. A la fin de la journée, parents et joueurs ressassaient encore les (supposées) fautes de l’arbitre pour expliquer leur élimination. Tous écœurés, frustrés, en colère. Ces jeunes de 9 et 10 ans venaient de vivre une superbe aventure, de voyager avec leurs copains, leurs parents, d’affronter le Barça, mais le seul souvenir qu’ils s’apprêtaient à ramener avec eux était leur rancœur envers l’arbitrage.

Tentative d’arbitrage vidéo chez les U10

Pauvres arbitres. A en croire les commentaires entendus tout au long du tournoi, ils ont réussi l’exploit d’éliminer la majorité des équipes. Une maman est même descendue des tribunes pour appeler l’organisateur, encore lui :

« On vient de perdre à cause d’une erreur d’arbitrage, qu’est ce qu’on fait ? »

« C’est votre impression, pas forcément une erreur. »

« Si c’est sûr, il n’y avait pas faute sur le coup franc, on a la vidéo. Alors qu’est ce qu’on fait ? »

« … »

Cette dame venait de devancer la FIFA et d’introduire l’arbitrage vidéo dans le monde amateur.

Pendant les matchs, ou à la fin, après leur défaite, des jeunes (de 10 ans, pour rappel) répétaient ces phrases pleines de colère, parfois accompagnées de pleurs : « Tricheur » « Il est nul cet arbitre » « C’est à cause de lui… » Lors d’une rencontre, un entraîneur s’est emporté contre l’arbitre suite à une faute non sifflée – pourtant pas flagrante – contre son joueur. Sur l’action suivante, son défenseur donna un violent et volontaire coup d’épaule à l’adversaire, avant de lever le pouce de façon ironique à l’arbitre en lui disant « bien joué monsieur l’arbitre ». Vous avez dit influence ? Mimétisme ? Le coup franc amena ensuite un but adverse, provoquant une nouvelle colère de l’entraîneur qui, le pouce lui aussi levé, répéta en boucle : « Merci monsieur l’arbitre. » Preuve que la contestation peut aussi nuire à la performance  : si le coach ne s’était pas énervé, son joueur n’aurait pas fait faute et ils n’auraient pas pris le but.

La vidéo suivante illustre cet état d’esprit détestable vis-à-vis de l’arbitrage et l’impact que peuvent avoir les comportements des adultes sur les jeunes :

On peut voir sur les images que le défenseur touche bien la balle et la sort en touche. Les parents, pourtant, disent le contraire et remettent la « faute » sur l’arbitre. Il est tellement facile de l’accuser d’incompétent ou de tricheur qu’ils ne doutent pas une seconde s’être trompés ou ne lui accordent pas le droit à l’erreur. Par leurs paroles, ils poussent même leur joueur à se battre pour récupérer le ballon. L’un des parents déclare à la fin : « L’arbitre a oublié que vous êtes des enfants. » Encore une mauvaise interprétation : nous avons eu, au contraire, le sentiment que les parents et les coachs avaient pour beaucoup d’entre eux oublié que les joueurs n’avaient que 10 ans et qu’ils étaient venus pour jouer et s’amuser. Cette tension s’est reflétée trop souvent, avant, pendant et après les matchs, à travers les discours et les comportements des coachs. En n’acceptant pas les erreurs des joueurs, en réclamant la perfection, ils ont trop souvent transmis leur stress et leur exigence extrême à leur équipe. Les jeunes ont souvent affiché des mines tristes, graves, tendues. Par leur recherche extrême de la performance et du sérieux, ils génèrent de la frustration et de la colère quand les résultats ne suivent pas. Cette rage, cette haine de la défaite se retourne parfois sur les joueurs, souvent contre les arbitres. Le problème est insoluble, car le sport est ainsi fait : il n’y a qu’un vainqueur possible dans un match ou un tournoi.

Ce qui nous intéresse ici, ce sont les conséquences subies par les jeunes : quel message retiennent-ils après une journée comme celle-ci ? Comment peuvent-ils apprendre d’une défaite si on leur explique qu’elle est principalement due aux erreurs d’arbitrage ? Comment les enfants peuvent-ils se construire positivement et devenir responsables si on les autorise à mépriser aussi facilement l’autorité ? Comment peuvent-ils s’épanouir si on leur fait comprendre que la notion de défaite est forcément négative ? Aux adultes, aux encadrants de prendre conscience de leur mission éducative. A eux de se poser cette question, plus positive, chère à Foot Citoyen : quel environnement doivent-ils mettre en place pour que leurs joueurs de 10 ans repartent heureux d’un tournoi de football ?