« En équipe 1, on ne fait pas de social »


(Contexte) Chaque semaine, David, membre de Foot Citoyen et entraineur en catégorie U13, partage un élément de coaching, une question liée à la gestion de ses joueurs et du jeu. Chaque thème est inspiré d’une situation vécue lors d’un match ou d’un entrainement.

 Episode 10 

Dès après le premier match de la saison, certains de nos dirigeants et parents se plaignent du niveau de l’équipe 1 de nos U13. Pour eux, il faut vite changer les choses, voire les joueurs, pour espérer gagner. Pas question de « faire du social » avec l’équipe 1. Pour notre équipe de coachs, c’est la consternation.

C’est seulement le premier match de la saison, et déjà notre équipe est remise en question. Pourtant, avec mon adjoint Alou, nous sommes très fiers des garçons après cette rencontre. Le début a été poussif : ils ont d’abord déjoué, trop reculé, et ont logiquement encaissé un but. Puis ils se sont repris, se sont motivés et ont fini en trombe, libérés, pour gagner 5-1. A la fin du match, nous félicitons chaleureusement les joueurs, on croise des mamans qui partagent notre joie : elles aussi ont adoré le comportement des joueurs. C’est à la sortie des vestiaires que l’après match se complique. Un premier papa-dirigeant, apparemment soucieux, nous dit que le niveau de notre équipe est très faible et que la saison va être compliquée. Un premier choc pour nous, tant sa réaction contraste avec notre satisfaction. On lui répond qu’on a aimé la réaction des jeunes, que l’on pouvait déjà se réjouir de leur état d’esprit et que concernant le jeu, ils allaient progresser petit à petit au cours de la saison. Un deuxième puis un troisième papa sont sur la même longueur d’onde que le premier et déplorent la faiblesse de nos joueurs. On comprend alors que la saison risque d’être longue car les attentes paraissent disproportionnées par rapport au niveau des joueurs et bien différentes des nôtres.

Objectif : former une élite
Je rentre au club et croise plusieurs dirigeants, dont un autre papa de joueur, qui était lui aussi présent lors du match. On me demande comment le match s’est passé, je réponds que c’était très bien, j’insiste sur le bon comportement des joueurs puis je demande au papa quel est son avis. A ma grande surprise, il répond que non seulement on n’a pas une bonne équipe, mais qu’il faut recruter en urgence de nouveaux joueurs ! Les dirigeants abondent dans son sens et m’expliquent combien il est important que l’équipe U13 finisse haut dans le classement. S’ensuit une discussion un peu virulente : je leur dis que si on recrute des joueurs, on mettra de côté des jeunes de la ville qui ont déjà payé leur licence, que s’ils voulaient faire de l’élitisme il fallait le prévoir avant. J’ajoute que notre rôle est de former ces jeunes, de les aider à progresser, mais sans leur imposer de pression du résultat. On me répond que la formation concerne les équipes 2 et 3 mais que pour l’équipe 1, c’est l’exigence, le résultat, la compétition. Le papa dirigeant déclare alors : « En équipe 1, on ne fait pas de social. »

Le social incompatible avec la performance ?
« On ne fait pas de social ». C’est une phrase qu’on a souvent entendue dans le cadre de nos actions Foot Citoyen. Pour beaucoup de personnes, « faire du social » consiste à parler et agir gentiment avec le jeune, à se préoccuper de ses ressentis, de son bien être, de son comportement, de son plaisir, de son épanouissement. Et cela, pour eux, n’est pas compatible avec la pratique sérieuse et compétitive du football, parce que cela nuit à l’efficacité et la performance des joueurs. Ce n’est pas nécessaire, c’est donc une perte de temps. Cette vision binaire me dépasse et me met en colère, ce jour là, car je la trouve très violente vis-à-vis des jeunes. Je trouve inconcevable de séparer les joueurs en deux groupes de personnes, selon qu’ils font partie de l’équipe 1 ou de l’équipe 2 ou 3, qui plus est en catégorie U13 où ils vivent une transformation psychologique et physiologique majeure. Ces jeunes ont TOUS plus ou moins les mêmes envies, attentes, besoins. Ils ont TOUS envie de se sentir bien, d’être en confiance, bien entourés, considérés, responsabilisés, de prendre du plaisir. On peut adapter le niveau d’exigence et de difficulté selon le niveau des joueurs, mais il est contre productif et anti éducatif de varier notre niveau d’attention, de bienveillance et de considération selon leurs qualités footballistiques. Faire cela traduit l’égoïsme des adultes : cela signifie qu’ils placent en priorité « leur » projet élitiste avant le bien être de leurs joueurs.

Heureusement que Didier Deschamps a « fait du social » cet été
Et puis cette phrase n’a pas de sens : on ne décide pas de faire ou de ne pas faire du social. De fait, lorsque nous sommes engagés dans une relation avec d’autres personnes, qui plus est dans une relation de transmission avec des jeunes, nous sommes acteurs de ces relations sociales, nous faisons du social. En sociologie, le concept de « social » est généralement défini par « le produit d’interactions entre individus qui influencent les comportements, attitudes et perceptions des gens. » Sans sa capacité à « faire du social », Didier Deschamps n’aurait jamais réussi à amener l’équipe de France aussi haut. Sans cette capacité à « faire du social », aucun entraîneur ne peut obtenir le meilleur de ses joueurs, humainement comme sportivement.