Diego Milito : « De nos jours, les jeunes joueurs grandissent dans la peur. »

A l’occasion d’une interview pour le media argentin Pagina 12, et le cahier sports « Enganche », les journalistes Javier Lanza, Sebastián Varela del Río, Damián Cáceres et Matías Varela ont rencontré Diego Milito, l’ancien buteur de l’Inter Milan. Avant de se prêter au jeu classique des questions-réponses, le nouveau secrétaire général du Racing Club de Avellaneda a souhaité raconter une anecdote. Ces confidences disent beaucoup du football de jeunes en Argentine et expliquent pourquoi les journalistes ont choisi de les écrire en préambule. Et parce que cela concerne aussi d’autres contrées, Foot Citoyen a décidé de vous donner le lien de cet article, découvert sur Twitter grâce à @TomasGoubin (FootEnAmériqueLatine), pour une version originale, ainsi qu’une traduction des propos les plus intéressants pour notre association…

PREAMBULE
« Un après midi, Diego Milito est allé voir jouer son fils, Leandro, au “baby foot” (NDFC : football pour les enfants en Argentine). Après un apprentissage de qualité dans l’école de foot de Milan, les “frictions” argentines semblaient être la bonne chose pour que le petit connaisse un football moins académique. L’idole du Racing cherchait à mettre son fils dans la réalité, loin de la vie de l’enfant européen et, surtout, plus proche de ce que l’ancien avant-centre avait vécu durant son enfance.

Le jeune Leandro joue donc pour les Defensores de Belgrano (NDFC : avec les joueurs nés en 2007). Son équipe, deuxième, affronte le premier… Et pour son père, c’est un choc ! Ce qu’il voit le frappe comme peu de fois auparavant. Cris, insultes et larmes… Après seulement quelques minutes de jeu, alors que l’équipe de son fils (sur le banc) est en train de gagner, un des gosses marque contre son camp. Les yeux de Diego se figent alors sur l’auteur de l’erreur qui se frappe la tête contre le poteau du but ! Dans sa voix, il y a encore la tristesse : « Et vous pensez que quelqu’un est allé réconforter ce gamin quand il faisait ça ? L’entraîneur, un des parents ? Personne ! Personne n’est allé le consoler. Il pleurait. Je voulais rentrer sur le terrain pour le prendre dans mes bras et lui dire que ce n’était rien… Et l’entraîneur a commencé à gueuler : “Allez, c’est bon, c’est bon !” Comme s’il lui disait : “T’as vu le but que tu nous a mis ?”  Je ne pouvais pas y croire. » Peu de temps après, une scène finit de l’indigner pour de bon. Un des pères des joueurs commence à gueuler et à être grossier. L’arbitre arrête alors le match et expulse le parent. Après son expulsion, l’homme passe derrière le but et, avant de partir, gesticule et gueule une dernière fois : « Allez, il faut faire match nul, on doit faire match nul ! »

Milito voit immédiatement les conséquence de ces propos : les gosses font circuler le ballon en pleurant, ils se le passent les larmes aux yeux parce qu’ils sont en train de perdre le match. Et alors que le résultat importe peu, aucun des remplaçants n’entre même une minute. Pour ne pas accabler son fils (qui n’a pas joué), il décide de ne rien dire. Plus tard dans la nuit, le petit Leandro est venu voir son père et lui a demandé de ne plus jamais jouer.

Quand Diego Milito a pris ses fonctions au Racing, il a clairement dit à Miguel Gomis, le coordinateur du football amateur, que la nouvelle politique du club serait, pour les matchs à l’extérieur, que tous les enfants qui se déplaçaient auraient leurs minutes de jeu.

INTERVIEW

Pourquoi le football tire t-il profit du meilleur et du pire de nous-mêmes ?
Nous sommes en train de vivre une folie généralisée. C’est terrible. Le football est un réceptacle de cela, car tout le monde aime le football et que c’est le sport le plus populaire. Nous sommes dans le pays de la folie et du besoin, et tout s’exprime à travers le football. Je pense que nous devons envoyer un autre message. Petit à petit, je pense que les clubs sont en train de le faire.

Par exemple…
J’ai évoqué avec le coordinateur de l’AFA l’idée de présenter un projet pour que les enfants jouant dans les ligues, allant de la dernière (U6) à la neuvième (U11), de ne pas jouer pour des points. C’est essentiel, car comme cela, les enfants se motiveront pour jouer et grandir avec l’envie de se faire plaisir et de tenter. De nos jours, les jeunes joueurs grandissent dans la peur.

Il y a quelques jours, une vidéo a fait le buzz. On y voyait un gardien de la huitième division (U12) du Deportivo Merlo expliquer que son père n’avait pas de travail et qu’il économisait pièce par pièce pour lui acheter ses chaussures de foot. Comment l’enfant peut-il se faire plaisir en jouant ?
C’est ce que je dis. Les enfants ont une terrible pression et il est très difficile de s’en sortir. Les enfants souffrent et vivre dans ce pays est une grande galère.

Quelle est la responsabilité des différents acteurs du football (joueurs, dirigeants, supporteurs et journalistes) ?
Nous avons tous un grande responsabilité, joueurs et entraîneurs compris. La nécessité du résultat immédiat que nous avons n’est pas une bonne chose. C’est clair, tout le monde veut gagner et ça, ça ne se discute pas. Par exemple, je vais jouer avec et contre mes amis, j’ai envie de gagner. Mais ça ne veut pas dire que tu ne dois pas le faire avec la manière, que tu ne dois pas laisser un message… Je pense que chacun doit faire son autocritique depuis sa position dans le but d’obtenir un meilleur football. Ca va prendre du temps, ce n’est pas facile. C’est un sujet de culture, sans aucun doute, et d’éducation.

Si tu n’entres pas dans cette dynamique, cela fait-il de toi un “idiot » ?
Sans doute. Dire que ce qui importe est de gagner est stupide, car tout le monde veut gagner. Ce qui est important, c’est le chemin pour y parvenir. Ce chemin est plus important que le succès en soit. Tout le monde se lève le matin pour pouvoir prendre le chemin qui mène au succès.

As-tu eu du succès ?
Comme me l’a appris mon père, le plus important, ce n’est pas le succès, la récompense en soit, mais ce que l’on sème et ce que l’on récolte. Il n’y a pas plus belle récompense que la reconnaissance, le respect et la crédibilité que la personne gagne avec le temps. Avoir la possibilité d’aller dans n’importe quel club où j’ai joué, et que chacun m’ouvre sa porte et me prenne dans ses bras, n’a pas de prix pour moi. C’est ça le succès, plus que la récompense. Gagner et perdre est une ligne très fine. Le plus important, c’est le reste.

Tu as parlé de respect. Est-il présent au départ ou doit-t-il se gagner ?
Il se gagne, grâce à ton comportement, ton profil, la manière de te débrouiller dans la vie.

Aujourd’hui, les clubs, en tant que centre de formation, ont-il de plus en plus d’importance dans la société ?
Avec la situation sociale que nous vivons, les clubs agissent comme un moyen de contention, comme un filet pour les enfants. Les clubs ont cette responsabilité et, ici, on essaie de la leur donner. Nous devons également travailler pour tous ceux qui ne seront pas footballeurs professionnels à l’issue de leur formation. On dit que 3 % des enfants y parviennent. Nous devons donc travailler aussi pour les 97 restants, leur donner les outils pour qu’après ils puissent se réinsérer dans la vie.

Fiche

Diego MILITO
Né le 12 juin 1979 à Bernal (Argentine)
Clubs successifs : Racing Club, Genoa, Real Saragosse, Genoa, Inter, Racing Club

Sélections : 25 (4 buts)

Palmarès : Champion d’Italie, vainqueur de la Coupe d’Italie, de la Ligue des Champions et de la Coupe du monde des clubs en 2010, vainqueur de la Coupe d’Italie en 2011, Champion d’Argentine en 2001 et 2014, meilleur footballeur UEFA de l’année et meilleur attaquant en 2010.

Traduction : Matteo Jaussaud