David Bettoni, le coach qui se fait applaudir

En 2010, dans le cadre d’un dossier sur les « Coachs citoyens », nous avions suivi David Bettoni, responsable des U19 de l’AS Cannes… A travers cet article, Foot Citoyen vous donne aujourd’hui l’occasion de découvrir « autrement » l’adjoint de Zinedine Zidane au Real Madrid, homme de terrain compétent, passionné et attachant, chargé à l’époque du travail de « finition » de jeunes footballeurs appelés, un jour peut-être, à devenir professionnels. Sous un doux soleil d’automne, nous avions plongé, à travers des extraits de discours, dans le quotidien d’un formateur altruiste, un coach qui se faisait applaudir…
 
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« Une fois encore, on a fait 0-0… Une fois encore, je vous le dis, soyez endurants dans votre frustration, et surtout retenez le contenu, retenez la détermination avec laquelle vous avez joué, la solidarité par les actes que vous avez montrée. Défensivement, c’était costaud. Offensivement, vous avez eu une multitude d’occasions. C’était quasiment un match parfait… Quasiment, car il a manqué la victoire, et vous savez, qu’à ce niveau, c’est important. Mais continuez, vous êtes sur le bon chemin. Face à vous, que vous le vouliez ou non, c’était l’OL. Et face à eux, on a été sérieux, présents, et on s’est fait plaisir. Vous avez pris confiance, vous avez osé des choses ! Cette semaine, vous m’avez fait des séances extraordinaires, je sentais qu’il se passait un truc, et vous l’avez reproduit sur le terrain. Si vous voulez, un jour, avoir une opportunité d’entrer dans le monde professionnel, l’exigence, la détermination, les objectifs que vous devez mettre dans chaque exercice, elle est là. C’est cette exigence, cette qualité qu’il faut… Je voulais vous féliciter, c’est très bien! Je suis vraiment fier d’entraîner des mecs comme vous. »
 Puis, David se tait… Spontanément, tout le groupe des U19 de l’AS Cannesapplaudit alors. Touchés, émus, ils applaudissent leur coach. Et sans doute eux aussi, tant la débauche d’énergie, d’efforts à consentir dans l’intensité, la quête de perfection est grande, énorme pour, un jour, peut-être, décrocher la lune. Dans leur cursus « himalayen », ils savent que le match joué, ce dimanche après-midi, sur le synthétique du Stade Maurice-Chevalier, à quelques encablures du Stade de la Bocca, est important dans la direction à suivre. Ils savent que cette semaine, ils ont franchi une nouvelle marche, mais que, derrière, il en reste encore beaucoup, beaucoup à gravir, comme David leur a expliqué…
 
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Entretiens dans un vestiaire
C’était donc un jeudi après midi de fin octobre. Comme à son habitude, David Bettoni, ancien pro de l’AS Cannes, responsable des U19 du club, avait discuté avec ses « pensionnaires », histoire de faire le bilan, de saisir le ressenti général de ces premiers mois de travail. Comme il l’expliquait à l’occasion de la formation « Master Your Emotions » menée par la Fondation suisse Education 4 Peace et Foot Citoyen, David est un « perfectionniste, un travailleur qui cherche toujours à améliorer les choses ». À travers le programme concocté par Catherine Schmider, incroyable formatrice en Communication Non Violente et sophrologie, désireuse de permettre à chacun d’accéder à une qualité d’être dans sa vie, d’être pleinement soi-même et de vivre en harmonie avec les autres », il a été conforté dans sa conviction d’écoute des autres, de l’importance de l’empathie pour améliorer la relation à son groupe et sa progression dans la gestion humaine. Alors, il a dialogué… Et maintenant, sous la tribune du Stade de la Bocca, dans le vestiaire réservé aux jeunes du Centre de formation, c’est à lui de parler, d’expliquer leschoses, de faire passer son envie de réussir, mais surtout de les voir réussir-, sa passion, sa conviction, sa foi. David les a écoutés… Il les a entendus ! Face à son « auditoire », assis sur les bancs, David entre en scène. Debout, les mains en action, les yeux brillants, les veines du cou qui saillent, sa volonté jaillit dans chacun de ses mots, ses gestes. Ils s’adressent aux joueurs-cadre, les relais entre eux et lui, il les valorise au sein du groupe… « Christopher, tu m’as dit “Vous nous diminuez !” Je vous diminue… Quand je vous parle d’un manque de rigueur, je vous diminue ? Amine, quand je vous demande d’entrer vite dans la séance, je vous diminue ? Lamine, quand je vous reprends parce que sur cinq passes, vous en avez raté quatre, je vous diminue ?… Non, je ne vous diminue pas ! Je suis réaliste, lucide, parce que le haut niveau demande de l’excellence, de la rigueur permanente. Vous croyez que si je vous ai choisis, c’est pour vous diminuer ? Non, vous êtes là parce que je crois en vous, je crois en vos qualités. Mais ces qualités, il faut les exprimer à chaque instant, parce que l’objectif que vous voulez atteindre, il est tout, tout, là haut. » Il recule jusqu’au tableau, il tape sur le sommet d’une pyramide. Il revient vers ses joueurs. David est un boxeur. Il touche, esquive, recule, touche à nouveau…
 
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Des objectifs accessibles
« J’aime bien leur tendre des pièges, les faire réagir… C’est un bon groupe, peut-être trop gentil qui, parfois, a du mal à se rebeller, à dire les choses qui pourraient fâcher.» Les têtes fixent le sommet de la pyramide. David ouvre le dialogue… dirigé : – Amine, c’est quoi ton objectif ? – Etre pro ! – Oui, mais aujourd’hui ? Cette après-midi ? Être pro, c’est ton but ultime. Mais pour arriver là-haut, il y a des milliers de marches. Donc, aujourd’hui, ton objectif, c’est d’être persévérant, c’est de ne pas lâcher l’affaire, c’est de perdre moins de ballons. Dans chaque geste, aujourd’hui, tu vas avoir ça en tête. Et ce soir, tu te demandes : “Est-ce que j’ai atteint mon objectif du jour”. Et demain, tu recommences, avec un nouvel objectif… Lever la tête, protéger le ballon. Des objectifs à courts termes, des objectifs accessibles qui, mis bout à bout, vont peut-être te permettre d’atteindre ton objectif final. Et chacun, pour chaque séance, va avoir son propre objectif… Passer de là, où on est, à tout là-haut, c’est impossible comme ça. Est-ce que je vous diminue, là ? Non, au contraire je vous donne la méthode pour que vous y arriviez, parce que j’ai envie de vous voir là-haut… Les signes d’acquiescement s’additionnent. On sent dans les têtes mûrir des… objectifs, une envie d’y arriver… Le souffle repris, David revient au milieu de la scène, au plus près de ses joueurs : – Nadir, quel est ton objectif pour dimanche ? – Gagner ! – Oui, mais tout le monde joue pour gagner. C’est naturel… Alors dimanche, votre objectif, c’est de vous faire plaisir. Le plaisir de jouer… Parce que vous êtes en 19 ans Nationaux, à l’AS Cannes, vous avez oublié la naïveté de mes enfants. Tu fais une passe, tu transmets le plaisir. Les attaquants, le plaisir de marquer, de tenter, de créer du jeu. Les défenseurs, le plaisir de gagner un duel. Les milieux, le plaisir de récupérer un ballon. L’équipe, le plaisir de jouer ensemble. LE PLAISIR ! David retourne au tableau. De son doigt, il souligne le mot, le « martèle ».  « PLAISIR ! » – Des parents vont venir vous voir ce week-end. Je pense qu’ils ont envie de vous voir sourire. C’est important ça, qu’ils sentent que vous êtes bien. Mais vous, vous oubliez les compliments, les encouragements. Sonny, quand je te dis, joue en percussion, je ne te diminue pas. C’est à toi, Sonny, que je le dis, parce que tu es intéressant quand tu fais ce que tu sais faire. C’est ton jeu… Et depuis tout petit, tu prends du plaisir à jouer comme ça. Alors ton objectif, il est là… Tu vas prendre du plaisir à provoquer et à percuter. Les yeux sont grand ouverts. « Elèves » attentifs, on les sent maintenant impatients d’aller sur le terrain, montrer qu’ils ont compris… C’est le moment de les lâcher.
 
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On dit le pourquoi
Vendredi matin, neuf heures, tout le monde est déjà en tenue dans le vestiaire. Des sourires sont apparus… la séance de la veille a été bonne. Mais déjà, il faut recommencer, avec la même intensité. Voire plus, parce qu’aujourd’hui, il est question d’explosivité. Quelques consignes de ci, de là, et deux toros se mettent en place. Mais, là, David, n’est pas toréador, il est picador. La voix est ferme, les mots brefs, toniques, comme les petites foulées au départ d’un cent mètres… Pendant vingt minutes, David les bouge, les encourage, les engueule, les félicite, les… engueule. Après la séance d’hier, ça a surpris tout le monde. L’exercice fini, le coach à la casquette emmène son groupe de l’autre côté du terrain, pour le débriefing, histoire d’évacuer le côté négatif du lieu où ça a « soufflé ». Tranquille, la voix à nouveau posée, à bonne distance, il explique, donne le pourquoi. Il pèse chaque mot, montre leur importance. – Ça s’appelle un éveil psychologique. Derrière, on va vous demander d’être à fond, d’être en vitesse, en intensité, en réactivité… Là, vous venez de voir l’importance de passer d’une action à l’autre. Je vous ai mis en condition de match, quand on n’a pas le temps de la réflexion, quand il faut passer d’une phase à une autre,  quand il faut prendre sa décision en un temps très court… C’est là que le professionnel fait la différence, dans sa vitesse de réaction. J’attaque, je perds le ballon, je suis défenseur. Pas le temps de se dire, mince, j’ai perdu le ballon. Je défends, je gagne le ballon,  je suis attaquant… David laisse son groupe rejoindre le préparateur physique. Il s’éloigne… d’un oeil. « Je pense qu’ils sont prêts là… » Groupe renouvelé en grande partie, cette saison, David a dû adapter sa méthode. « Les autres années, j’étais à 80% sur la compétition et 20% sur la formation. Là, j’ai beaucoup de joueurs qui arrivent. En un laps de temps très court, ils doivent « rattraper » le temps, donc je suis plus à 50/50. Mais ils avancent… » Il rejoint alors Manu, son ami-collègue, responsable des U17 de l’AS Cannes, dans le rond central. Chacun sa moitié de terrain. La tête va de droite à gauche, il observe des gestes, des joueurs, des attitudes… « On va finir par une disposition tactique, en insistant sur le placement et replacement défensif. Demain, ça sera la mise en place pour le match, contre Lyon. Après, c’est fini. Je n’interviens plus. Le match leur appartient, c’est à eux. Je ferai juste quelques ajustements, mais c’est tout. Je ne parle plus… DAVID ! La passe, sèche. C’est l’impact qui compte. » Et David sourit… Ses joueurs aussi !
 
Frédéric Hamelin