3 jours intenses au CEF d’Epinay

Début décembre, l’équipe de Foot Citoyen a animé un stage* de trois jours avec des adolescents du Centre Educatif Fermé d’Epinay-sur-Seine (93) et quelques-uns de Saint Brice. Dans la banlieue nord de la région parisienne, les journées se sont déclinées entre débats animés et, ballon au pied, séances sur le terrain.

EPINAY (4 sur 7)

Les premiers regards, comme un défi initiatique… Un « Judith, tu sors la Play ? » fuse sur le champ. Très vite, l’éducatrice du Centre Educatif Fermé d’Epinay-sur-Seine recadre son interlocuteur : « C’est pas le moment, des gens se sont déplacés pour vous ! » En effet, durant trois jours, l’équipe de Foot Citoyen va tenter de sensibiliser une dizaine de mineurs, suivis par la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Au programme, des ateliers sur le football pour échanger sur le respect, le fair-play, le rôle d’un entraîneur, celui de l’arbitre, mais aussi les discriminations, le racisme ou le sexisme. Sans oublier évidemment le terrain avec, grâce aux conseils de Frédéric et de Mohamed, des exercices techniques et des petits matchs thématiques pour concrétiser les dires, pratiquer une activité physique et donner plus de relief et de vie à une journée en CEF, comme une récompense pour une implication demandée et… obtenue.

« Les gars, le stage va être à votre image… » Fort d’une pédagogie déjà bien huilée, Mohamed prévient son auditoire. Allez, tous dehors ! Malgré le soleil généreux, l’air est glacial en cette matinée initiale. On se met vite en action, balle au pied. « M., tu fumes ou tu joues ? Pas les deux ! » L’éducateur de Foot Citoyen trouve rapidement les jeux et les mots pour motiver les participants : « On va faire un petit exercice. Le but du jeu, c’est de protéger son ballon. Si on vous le prend, c’est perdu ! Il n’y aura qu’un seul vainqueur… »

Moments de liberté

Une fois le décor planté, on peaufine aussi la complicité avec les jeunes et on dépasse l’enjeu de la gagne, coûte que coûte. « C’est bien rythmé, super les gars !… T., tu as essayé, ne râle pas. C’est pas grave si tu n’es pas passé. Reste dans l’exercice, tu peux le faire. » Une petite tape amicale avec Z. et les réticences du début s’estompent au fil des minutes. Chacun prend de l’assurance et accélère. Sur le rectangle bitumé, tout le monde est plus impliqué dans l’envie de partager ce moment de liberté. Ça facilite aussi les échanges et le collectif n’est plus une notion abstraite.

Sur la touche, Y. bougonne : « Je joue pas au foot, je suis nul… » Mohamed se retourne : « Mais ici, tout le monde est nul ! ». Histoire de démystifier l’aisance de certains. Fin du match. Avant que le groupe ne se disperse, on cherche à retenir l’intention jusqu’au bout : « Vous essayez de ranger les ballons avec nous ! » Les réticences se sont évaporées et, avant d’aller se mettre au chaud, tous participent dans une entente cordiale non feinte et avec une certaine discipline.

EPINAY (5 sur 7)

Faire passer des messages

Retour en salle. Plusieurs minutes de chahut, quelques regards échangés et puis un silence relatif retrouvé. Aucun intérêt d’élever la voix face à un auditoire certes restreint, mais souvent agité par nature. Dans le centre, beaucoup tournent comme des lions en cage. Une fois le calme revenu, il est tout de suite plus facile de faire passer des messages. Avec Fred, on évoque le respect, le fair-play ou encore les valeurs du sport collectif. L’échange est aussi animé quand on aborde le rôle des éducateurs. Ça fuse comme des passes appuyées. « L’entraîneur, tu parles, je l’écoute pas s’il gueule ! » ; « C’est pas la peine, je n’arrive plus à jouer quand c’est comme ça… » ; « Eh, c’est l’entraîneur, c’est son rôle. C’est normal qu’il crie, si on ne suit pas ses indications ! »…

Le lendemain, à l’évocation des arbitres, une fois les noms d’oiseaux de base préalablement proférés, histoire de se défouler à peu de frais, certains reconnaissent le rôle primordial des hommes au sifflet. « Quelques-uns arbitrent bien, d’autres trichent un peu… » ; « Ça sert à rien de discuter avec l’arbitre ! » ; « Des fois, je l’insulte pour calmer mes nerfs ! » ; « Ah non, c’est pas possible de jouer sans règles ! Sinon, on serait déjà mort ! »…

Aveux confus mais révélateurs

En toute logique, tous admettent qu’il en va de même dans la vie de tous les jours comme sur un terrain de football. Même constat lorsque sont abordés, le troisième jour, le racisme, les discriminations et le sexisme. Même si certains propos sont plus confus, ils donnent quelques indications sur l’état d’esprit de ces jeunes en phase de réapprentissage : « Je connais des Algériens, ils sont rongés par la société. Ils font les Français bizarres ! (sic) » ; « J’ai la chance de vivre en France. Je suis fier d’être ici, mais je ne veux pas mourir là, plutôt chez moi au Mali ! » ; « Dehors, on n’est pas égaux, c’est la jungle ! », « Ouais, c’est pareil : il y a des lions, des singes, des gazelles… Celui qui est faible, il se fait manger ! »…

Sur une vidéo de la Seleção, K. ne loupe jamais une occasion de faire de l’humour : « Pour l’équipe du Brésil, il n’y a pas de racisme. Mais il manque juste des Arabes ! » Devant la patience des jeunes bien loin de rester passifs au cœur du débat, un éducateur du CEF tient à nous préciser qu’ils n’avaient jamais été aussi patients lors d’un atelier équivalent.

Après les remerciements sous forme de conclusion auprès d’un public semble-t-il conquis, Y. lâche même, à notre intention, un émouvant : « Vous revenez quand ? » Derrière la question banale, pointe une forme de reconnaissance qui va droit au cœur. Droit au but !

* Ce stage a été mené grâce au soutien de la Direction Régionale de la Jeunesse et Sports et de la Cohésion Sociale, dans le cadre d’un partenariat avec la Direction Inter-Régionale d’Île-de-France de la Protection Judiciaire de la Jeunesse

 

 Bilan avec 5 jeunes 

Z. : « C’était bien, on a joué au foot avec les autres et on a moins tourné en rond. Pendant ces trois jours, le fait d’être dans cette dynamique, ça m’a calmé, apaisé. On a appris à lâcher la balle, pour le collectif, à penser à l’autre. Ça m’a aussi intéressé les ateliers dans la salle. On a parlé des joueurs, de la discrimination, de l’arbitrage, de l’Histoire du foot… J’ai bien aimé votre phrase : “L’arbitre a toujours raison, surtout quand il a tort !“ J’aimerais bien trouver un club pour jouer au foot, dès maintenant, si c’était possible, et dans six mois, quand je quitterai le CEF. Mon éducateur m’a dit que j’en avais les capacités. »

 

K. : « C’était bien, on est sorti un peu de là, on a joué… On a révisé les règles du foot, ça sert toujours, sans jamais oublier le collectif. Je peux être pénible, sur le terrain comme ailleurs. Je suis beaucoup dans la provocation, je le sais. Ça me joue des tours parfois ! Mais je ne m’énerve jamais… J’ai compris vos messages et j’espère que ça me servira le 25 février, quand je sortirai. J’aimerais bien faire une formation dans la vente. Par contre, je n’ai pas envie d’entrer dans un club de foot… Je préfère continuer à m’amuser sur un terrain. »

 

EPINAY (7 sur 7)

M. : « J’aime bien le foot, donc ces trois jours m’ont plu, même si je n’ai pas toujours participé à fond. Je suis comme ça ! Je n’aime pas trop qu’on me dicte ce que je dois faire. C’est vrai, je ne me suis pas bien comporté, parfois, notamment durant les ateliers d’échanges. Vis-à-vis de vous, alors que vous nous avez toujours respectés, c’est pas terrible ! J’ai encore cinq mois à passer au CEF. J’aimerais bien devenir éducateur sportif, mais avec mon casier, ça coince un peu… Et je suis trop jeune encore (15 ans) pour passer le BAFA. Comme vous me l’avez dit, c’est sûr qu’il va falloir que je change de comportement, parce que si je veux animer une séance et que je vois des gamins faire comme je fais parfois, ça ne va pas être terrible… »

 

Y. : « J’ai joué au foot. Ça m’a plu ! Par contre, je n’aime pas trop les ateliers en salle. C’est pas évident de parler avec les autres. Ça rend fou, on est enfermés. Ça doit servir à quelque chose, mais je n’ai pas envie de savoir… On connaît le racisme par exemple. J’ai essayé quand même de participer, mais j’ai pas aimé. J’ai dû aussi partir en stage cuisine, donc je n’ai pas pu, le dernier jour, venir faire le Five en salle. Concernant mon avenir, j’aimerais bien faire à manger dans un kebab ou un fast-food. Je sais même faire du caramel maintenant, j’ai appris ça, ici ! J’ai envie de sortir de là, comme tout le monde. Le CEF, c’est pourri. Je n’ai plus envie de voler… »

 

 Interview F. 

« Avec vous, même si on ne sait pas jouer, on se sent important. »

FC : Qu’as-tu retenu de ce stage ?

F. : C’est bien pour les personnes qui sont intéressées par le foot. C’est bien pour elles. Mais c’est bien aussi pour les autres, comme moi, parce qu’il n’y a pas que du foot. On a abordé d’autres sujets, ça m’a intéressé les ateliers.

Tu as joué aussi !

F. : Oui, j’ai joué, mais je ne suis pas un passionné. À la fin, j’étais fatigué, mais ça m’a plu. On a bien joué tous ensemble. C’est aussi bon pour les poumons (rires) !

En dehors du terrain, qu’est-ce qui t’a intéressé alors ?

F. : Les messages par rapport aux arbitres, sur la discrimination… Les vidéos, c’était sympa aussi.

Quel sujet t’a interpelé ?

F. : J’ai surtout été surpris par des entraîneurs qui crient sur les jeunes. C’est quand même mieux d’encourager pour un éducateur. Votre vidéo le montre très bien. Moi, je préfère qu’on me soutienne plutôt qu’on me crie dessus.

« Quand on a la motivation, tous les rêves sont permis. »

Sais-tu ce que tu souhaiterais faire après ?

F. : Non, pas encore… Enfin ce que j’aimerais, c’est faire des stages en serrurerie ou en mécanique moto. Dans ces domaines-là, je vais essayer pour me tester. De la mécanique, j’en ai déjà fait pour le plaisir, mais jamais comme un travail.

Tu es là pour combien de temps encore ?

F. : Trois mois ! Le 1er mars 2017, je suis dehors (large sourire)… Ah non, je ne reviens pas au CEF. Je vais reprendre les cours. Dès maintenant, je me remets à niveau.

Penses-tu que tu ne seras plus le même que celui que tu étais avant d’entrer ici ?

F. : Ça m’a servi un peu…  J’ai changé ma façon de penser et d’agir. J’ai l’impression de grandir. C’est mieux quand on est dehors ! Quand on a la motivation, tous les rêves sont permis. Même si je ne suis pas un fan de foot, j’ai pris du plaisir à participer à votre stage. Jouer avec vous, c’était bien ! Même si on ne sait pas jouer, on se sent important. On a appris à être plus collectif et à prendre du plaisir.

 

 Témoignage d’un éducateur du CEF 

Frédéric CHASSARD, Professeur Technique STAPS, Centre Educatif Fermé D’EPINAY-SUR-SEINE« Je tenais par ce mail adresser, à nouveau, un grand remerciement à toute l’équipe de Foot Citoyen, pour le stage au CEF d’Épinay-sur-Seine (93). Nos jeunes ont vraiment apprécié la pédagogie de cette association autour du football, où ils ont su aborder avec eux  différents thèmes comme la citoyenneté,   le racisme, le rapport à la règle,  etc., des notions qui apparaissent souvent floues pour « nos » jeunes. Un grand merci aussi pour la patience dont les membres de Foot Citoyen  ont témoigné avec nos jeunes, pas toujours facile à motiver, et leur savoir faire à l’égard de ce public. »

 

Nicolas Gettliffe